Sète envoyé spécial

Cette histoire commence comme un conte de fées, par l'accord signifiant de quelques coïncidences : le dernier cinéaste à avoir tourné l'intégralité d'un long métrage à Sète (Hérault), s'appelait Jacques Doillon ­ c'était en 1988 avec le Petit Criminel. Il fallut attendre cet automne pour qu'une autre caméra, pour qu'un autre film sur l'adolescence, intitulé les Lionceaux, vienne s'enliser à son tour dans les sables de l'île de Thau. Le hasard a voulu que la (jeune) cinéaste à la tête de l'expédition s'appelle aussi Doyon, mais avec cette fois un Y : Claire Doyon.

Secret et jeu. Sinon cette coïncidence de lieu et leur homonymie, plus rien à partir de là ne rapproche esthétiquement les deux cinéastes, chacun se tenant à des rives esthétiques opposées : Doillon (Jacques) est réaliste là où Doyon (Claire) est onirique. Doillon descend de Truffaut, Doyon descend de Cocteau. Quant à leur manière respective de filmer Sète et ses alentours, si on voulait les comparer, le cinéma effectuerait sur lui-même un panoramique à 360 degrés : Doillon, Jacques, avait bâti un film urbain où son petit criminel regardait sans cesse vers l'étang. A l'endroit où, aujourd'hui, Doyon, Claire, filme les émois des deux adolescentes, deux soeurs de 15 et 17 ans, deux lioncelles, deux sorcières prenant dans les mailles de leurs filets un garçon de leur âge, une sorte de petit criminel à sa façon, le désignent comme initiateur et entraînent l'insolent dans une forêt d'arbres mordorés, endroit de leurs rêveries, de leur secret et de leur jeu.

Les filles ont de qui tenir, Claire Doyon ayant choisi deux icônes pour incarner les géniteurs de ces deux Ophélie vaporeuses : Dani et Jacno. Quelque chose comme les parents le plus rock'n roll possible. Pour incarner les trois adolescents, de jeunes acteurs inconnus, Marie Felix, Lisa Lacroix et Guillaume Gouix, rencontrés par hasard en Belgique «dans un concours d'imitation d'animaux. Ils imitaient des girafes. C'étaient les plus nazes.» Ils donnent quelques signes avant-coureurs de talent, portés par un tournage qui se passe bien, placés sous la tutelle de Jean-Claude Montheil, conseiller artistique, et de Gertrude Baillot, à l'image.

Le plateau est une maison de campagne en bord de mer, invisible à l'oeil nu mais recelant un étrange paradis. Les arbres du petit parc ont été repeints de blanc, on traverse le set comme s'il s'agissait d'une nuit en plein jour arrachée à un film de Mizoguchi. Quand on arrive à flanc de colline, l'étang. En son bord, une fille en robe de satin rouge trempée, de l'eau jusqu'à mi-taille, s'arrêtant pour regarder secrètement sa soeur perdre sa virginité quelque part dans les arbres. Peut-être qu'elle pleure, bien qu'il soit difficile de discerner ses larmes, la boue recouvrant en partie son visage. De loin, elle est jolie, un peu coquelicot échoué. Derrière elle, les vagues se soulèvent.

Météorologique. On se souvient alors du court métrage qui a fait connaître Claire Doyon, il y a deux ans environ : Le vent souffle où il veut. Adage qui pourrait aisément passer pour le sous-titre de ses Lionceaux dont la méthode, la réalisation, l'inspiration, apparaissent continuellement décoiffantes, volatiles. «Avant tout, je voulais filmer le vent», répète-t-elle. Jacno aussi semble avoir pris le pli, nous expliquant que passer en douce du monde de la chanson au métier d'acteur, demande des dons d'équilibriste : «Je m'adapte toujours avec le temps. Au sens météorologique du terme.» L'ex-Stinky Toys, l'auteur d'Amoureux solitaires ou de la B.O. des Nuits de la pleine lune de Rohmer, désinvolte comme toujours, nous passe la clé d'un cinéma qui voudrait moins reposer sur des ressorts scénaristiques que sur son caractère météorologique, proche en cela d'un Werner Schroeter.

C'est un monde visiblement porté par le désir de ne pas toucher terre, d'être immatériel, avec le vent pour idéal de vie, parfois bourrasque (tout a l'air renversant), parfois brise (Claire Doyon a une toute petite voix, une voix de souris). Jusqu'à dicter la conduite des corps. Quand Dani nous parle d'un jeu des corps «tangents, où l'on pourrait presque tomber, quelque chose de chaloupé», on revoit l'ancienne étoile de l'Alcazar de Jean-Marie Rivière, et on se prête à rêver d'un film quasi dansé.

Apesanteur. Les trois adolescents ont d'ailleurs été confiés aux soins d'un danseur contemporain, Dimitri Champlas, afin que leurs gestes perdent de leur lourdeur, et d'aider les acteurs à se porter les uns les autres, faire comme s'ils ne pesaient rien. L'équilibre d'une comédie musicale à l'intérieur d'une nature omniprésente : «J'aimerais que ce soit invisible, la danse, le chant», se dit la cinéaste, pour qui le tournage n'est qu'une étape, envisageant à la postproduction le son comme une matière qui viendrait traverser l'image. Et où viendraient rugir ses Lionceaux.