Long métrage de Jean-Marc Moutout (Genre : comédie dramatique) - 1h39.

Distributeur Les Films du Losange

Sortie en France : 14/01/2004.


SYNOPSIS :

À 25 ans, Philippe arrive de province pour intégrer à Paris un grand cabinet de consultants en entreprise. Le matin de son premier jour de travail, il rencontre Eva, jeune mère célibataire dont il s'éprend. Sa première mission, qu'il aborde avec enthousiasme, est de préparer le rachat encore confidentiel d'une usine par un grand groupe. Ses premiers rapports sont convaincants. Il gagne la confiance de son chef qui lui confie une nouvelle responsabilité : sélectionner le personnel apte à travailler dans la nouvelle organisation de l'entreprise. Dès lors, Philippe doit se convaincre et convaincre Eva du bien fondé de sa tâche et faire face aux hommes et aux femmes dont il prépare le licenciement.

FICHE TECHNIQUE :


Réalisation : Jean-Marc Moutout - Scénario : Olivier Gorce, Ghislaine Jégou et Jean-Marc Moutout

Musique originale : Silvain Vanot.


ACTEURS / ACTRICES :

. Jérémie Renier (Philippe Seigner)

. Laurent Lucas (Hugo Paradis)

. Cylia Malki (Eva Laurand)

. Olivier Perrier (Roland Manin)

. Samir Guesmi (Adji Zerouane)

. Martine Chevalier (Suzanne Delmas)

. Pierre Cassignard (Thierry Molinaro)

. Nosha Khouadra (Samia Zerouane)

. DANI (La mère d'Eva)

. Bernard Sens (Serge)

. Valérie Kuruzoré (Marine)

. Michaël Chirinian (Greg)

. David Migeot (Stan)

. Alain Rimoux (François Dehaye)

. Corinne Darmont (La responsable contentieux) 

. Jacqueline Bollen (Monique)

. Loïse Palenzuela (Louise)


PRESSE :



Critique lors de la sortie en salle le 14/01/2004

Par Isabelle Fajardo

                

Si les histoires d'amour finissent mal en général, elles commencent parfois drôlement. Scène ordinaire dans le métro parisien : un beauf met la main aux fesses d'une jeune femme tétanisée. Un jeune homme aux allures de yuppie frais émoulu d'une école de commerce intervient. Elle, c'est Eva, jeune mère célibataire et standardiste intérimaire. Philippe, lui, gueule d'ange et aplomb de jeune loup, débarque à la Défense pour intégrer Mac Gregor Consulting, un gros cabinet de conseil en organisation pour entreprises. Violence des échanges en milieu tempéré : derrière ce titre à la Houellebecq se joue une fiction très documentée, donc passionnante, sur l'univers impitoyable des consultants en entreprise. Difficile aujourd'hui d'ignorer ce qu'est un audit, à moins de vivre sur une île perdue au fin fond d'un archipel micronésien. Et encore... En tout cas, après avoir vu le film de Jean-Marc Moutout, on n'aura plus d'excuse. Philippe (Jérémie Rénier), le consultant « junior » (sic), fait ses débuts sous la houlette d'Hugo Paradis (Laurent Lucas), mentor aux allures de Méphisto, le « partner » le plus coté de la boîte. Un apprentissage plutôt musclé. Car chez Mac Gregor, on n'est pas là pour rigoler. Première mission de Philippe : préparer le rachat d'une usine provinciale par un grand groupe suédois. Et, comme le dit si bien Hugo Paradis, « les acquisitions sans compression, c'est pas monnaie courante ». Seulement voilà, le louveteau ne s'imagine pas en coupeur de têtes. Il a de l'ambition, c'est sûr, mais il est sensible, il a une conscience, des scrupules, qu'il confie à Eva... Le voici donc à l'usine, le cul entre deux chaises, épluchant les bilans comptables et chronométrant les cadences dans les ateliers. Le plus dur, ce sont les « bilans individuels de compétences ». Le face-à-face dans un bureau avec les hommes et les femmes dont il doit évaluer le profil... Jean-Marc Moutout appartient à cette nouvelle génération de cinéastes qui n'hésitent plus à pousser la porte de l'usine ou de l'entreprise, pour filmer les rapports sociaux. Comme le faisaient Trois huit ou Ressources humaines, il donne sa vraie place au travail. Peut-être le personnage joué par Jérémie Rénier (très bien) est-il moins complexe que ne l'était celui de Jalil Lespert chez Laurent Cantet. Quid de la famille de Philippe, ou de ce qui le meut ? Mais on en voit assez pour s'attacher à ce Rastignac indécis, confronté à un choix moral essentiel qui va construire sa vie : partir ou rester ? Se rebeller ou se compromettre ? Surtout, ce qui fait la force de Violence des échanges..., c'est sa précision extrême : image tirée au cordeau, dialogues d'une efficacité redoutable, progression dramatique minutée. Une précision de dynamiteur. Jusqu'à l'apothéose, la fête réunissant tout Mac Gregor Consulting dans un restaurant parisien, où l'on voit le pdg motiver ses troupes avec un discours guerrier, et l'armée des consultants scander en choeur, debout et le verre levé, le slogan maison : « Work hard, play hard. » On se croirait soudain au sein d'une secte. Et ça fait peur.

Isabelle Fajardo




Un jeune cadre pris entre sa vie sentimentale et sa carrière. Jean-Marc Moutout analyse calmement et précisément la brutalité du monde du travail et le cannibalisme aliénant du capitalisme contemporain.

Tout commence dans l’endroit le plus banal du monde, le moins propice à faire naître une fiction : une rame de métro aux heures de pointe. Eva (Cylia Malki, très bien) se fait peloter par un indélicat ; Philippe (Jérémie Rénier, dans son meilleur rôle depuis La Promesse) assiste à la scène et prend la défense de la jeune fille. L’étincelle de la rencontre est allumée. Après, tout s’enchaine assez vite, le premier verre, le premier dîner, la première nuit, l’ébauche d’un couple…
Outre cette rapidité elliptique dans la narration, Jean-Marc Moutout se distingue aussi par la précision architecturale et la placidité anthropologique de son regard. L’air de rien, sans se faire trop insistant, il saisit tout de l’homo urbanum modernum : le costume et la coupe de cheveux bien taillés (pour l’homme), le maquillage et le petit tailleur (pour la femme), la neutralité désincarnée des lieux quotidiens modernes (métro, espaces piétons artificiels, bureaux tout en moquette grise et surfaces vitrées qui se clonent à l’infini…), la politesse feutrée des rapports sociaux, la novlangue policée des cadres sup, dans un filmage à la fois simple et limpide, très ligne claire. C’est un portrait sans charge outrancière de l’affreuse banalité urbaine contemporaine, qui évoque les descriptions laconiques de Houellebecq, le travail sur le langage de Jean-Charles Masséra.
On comprend vite pourquoi le récit du film est si rapide dans les premières minutes. Loin d’être le sujet principal de Moutout, le couple n’est qu’un élément d’exposition et d’ancrage du personnage principal, une mise en contexte, une façon d’éclairer la vraie ligne de force du film, résumée par son titre : la "violence des échanges en milieu tempéré", ou pour le dire autrement, l’horreur économique, la saloperie du salariat, la dégeulasserie sous-jacente du monde du travail, la brutalité sauvage du capitalisme exacerbé à peine amortie par le vernis extérieur des costards, des BMW, des surfaces moquettées et glacées, des euphémismes langagiers… Et pour être plus précis, la difficulté à exister dans ce monde-là lorsque l’on est un être raisonnablement humain, du genre à voler au secours des filles pelotées dans le métro par des salopards libidineux.
Car une fois le couple formé, elle, précaire ballottée entre petits jobs et chômage, lui, cadre prometteur d’une société de consulting, c’est essentiellement à la carrière professionnelle de ce dernier que le film va s’attacher. Philippe est pris en main par un requin chevronné, Hugo Paradis (Laurent Lucas, au meilleur de son potentiel de folie inquiétante), un killer du style obsédé du travail, de l’amélioration de performance et de la rentabilité, du genre à vous traiter de lopette si vous avez des scrupules à licencier. Envoyé en province pour faire l’audit d’une fabrique de casseroles, Philippe va se retrouver en position délicate à son corps défendant : faire passer un entretien d’évaluation à chaque salarié de la boîte pour préparer une restructuration ­ ou si l’on traduit du langage patronal en français de tous les jours : choisir un par un et personnellement les malheureux que l’on va coller au poteau d’exécution. Les plus vieux, les plus lents, les moins en forme, les plus râleurs, les plus syndiqués, les moins robots, les moins caniches feront l’affaire.
Courageux mais pas téméraire et finalement assez lâche, Hugo Paradis ne s’y colle surtout pas, préférant envoyer le pied tendre faire la sale besogne. Philippe a d’autant plus de difficultés que sa compagne, Eva, est écœurée par la tournure des choses. Moutout décrit subtilement ce conflit classique entre raison et sentiment, nécessité et morale, obligation et éthique, fonction et être, individu et système qui était déjà au cœur du Ressources humaines de Laurent Cantet.
Mais là où Cantet laissait à la fin la porte ouverte, Moutout est beaucoup plus pessimiste, un pessimisme qui est malheureusement une lucidité sur le pouvoir cannibale du capitalisme qui bouffe tout, jusqu’à la vie privée. Un pessimisme élégant, dans la mesure où le cinéaste n’enfonce jamais le clou, ne se drape jamais dans l’indignation vertueuse ou la dénonciation à boulets rouges. Son film est d’un calme maîtrisé dans le style qui rehausse la rage rentrée du propos, d’une luminosité visuelle qui contraste avec la noirceur de l’histoire. Violence du fond en forme tempérée.


Violence des échanges en milieu tempéré